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Pitchoune a cinq ans, pas toutes ses dents et une jolie famille qui valse autour d'elle dans une danse qu'elle ne comprend pas bien.
Elle s'en fiche à vrai dire, il y a des choses tellement plus importantes! Anthony par exemple, son amoureux. Enfin pas encore, mais ça va se faire hein, elle va lui demander demain matin à la récré. Elle pense qu'il dira oui, parce qu'il lui a demandé de dessiner le coeur sur la carte de la fête des mères, et quand même dessiner un coeur, ça veut dire ce que ça veut dire!
Alors qu'importe si elle a pas très bien compris pourquoi elle devait appeler V. maman, alors que la maman, c'est la dame avec qui on vit, qui nous dispute et qui nous couche le soir, non? Elle a déjà une maman, mais il faut l'appeler mamie apparemment, même si c'est elle qui lui fait prendre son bain et qui l'emmène à l'école.
Et puis V., elle la voit pas souvent, et quand elle la voit, c pas la joie! Puis elle a trop d'amoureux, V. Elle change tout le temps, et la Pitchoune, elle a pas que ça à faire de retenir tous les prénoms. Ils sont pas tous gentils en plus. Alors elle les appelle tonton, et ça non plus elle comprend pas, parce qu'elle croyait que le tonton, c'était le frère de maman.
C'est beaucoup trop compliqué tout ça, alors Pitchoune, elle préfère penser à l'école, à Starla et les Joyaux Magiques, et à son amoureux. Et mamie, si elle veut l'appeler maman, bah elle l'appellera maman, puis c'est tout.
Pitchoune a six ans maintenant, et elle s'ennuie ferme dans le bureau de l'assistante sociale. Elle sait pas très bien à quoi elle sert, la dame, mais elle commence à lui taper sévère sur le système. Elle a beau voir six ans, elle est pas bête! Elle sait bien que mamie, c pas sa maman, que papi, c pas son papa. Elle les appelle comme ça parce tous les enfants disent ça, alors elle voit pas pourquoi elle, elle aurait pas le droit!
Oui, elle a compris que V. était morte, et oui elle sait ce que ça veut dire. Elle s'en était doutée déjà quand mamie s'était écroulée sur le tapis du salon, le téléphone à la main. Puis la discussion après, quand papi avait expliqué, elle avait eu envie de pleurer, Pitchoune, même si elle savait pas très bien pourquoi. C'est pas comme si elle la connaissait vraiment, V. C'est pas comme si c'était mamie!
Oui, bien sûr qu'elle voulait vivre avec papa et maman - enfin papi et mamie, si elle y tient tant la dame... - puisqu'elle avait toujours vécu là! Où elle pourrait bien vivre sinon?!
Chez son « vrai père » ? Vous le connaissez vous? Nan parce qu'il me doit six cadeaux d'anniversaire, six cadeaux de Noël, six œufs de Pâques! Nan c pas Papi qui m'a dit de le dire!
Puis la dame, comme chaque fois, elle lui a demandé de dessiner sa maison, et elle a appelé papa et maman. Et puis ils sont rentrés à la maison, maman a pleuré un peu, mais elle a le droit de rester avec eux apparemment. Et ça c'est chouette!
Pitchoune a quinze ans, le Bac qui arrive, et franchement, les exportations atlantiques d'Amérique du Nord, elle s'en secoue les ovaires. Penchée au dessus de l'Annabac de Géo, il lui manque des crayons de couleur. C'est pour ça qu'elle est partie fouiller dans la commode de maman, pour ça qu'elle a trouvé la petite trousse bleue. C'est pour ça qu'elle est tombée sur cette lettre, manuscrite. Une lettre de V., datant de quand elle, elle avait trois ans. Elle ne se souvient pas de ses trois ans, elle ne se souvient de rien jusqu'à ses six ans de toute façon, rien avant une partie de billes dans la cour de récré, avec Jérémy, son amoureux. Elle sait juste qu'elle a tout oublié à cause d'une dépression nerveuse, à la mort de V., sa mère. Elle sait qu'elle vivait déjà avec ses grands-parents, qu'elle les appelait déjà papa/maman, et que sur son bulletin de CP, l'instit regrette qu'elle ait passé plus de temps dans le bureau de la juge des affaires familiales que sur les bancs de l'école. Elle a jamais cherché plus loin, elle se dit qu'elle s'en fiche, il y a des choses tellement plus importantes! « Lui » par exemple...
Et finalement, ce qu'elle ne sait pas, elle l'apprend là, la veille du bac, à la recherche de crayons de couleur. Elle l'apprend à travers les lignes maladroites qu'a écrites sa mère à la juge, où elle avoue qu'elle est incapable d'élever sa pitchoune, à cause de « sa vie marginale » et qu'elle l'abandonne à ses grands-parents, suite aux « carences éducatives subies par la fillette ».
Elle voudrait pleurer, mais elle ne peut pas. Elle implose presque à l'intérieur, mais pas une larme ne coule, pas un sanglot ne s'éveille. Alors elle replie la lettre, la range dans la petite trousse bleue, et retourne à son Annabac. Elle essaie si fort d'oublier ce qu'elle vient juste de lire, d'anesthésier à nouveau cette partie de sa mémoire qu'elle a fermée hermétiquement, qu'elle en chope une migraine. La première.
Mais quand maman appelle pour dîner, elle raccroche un sourire à son masque quotidien, et elle rejoint papa qui met la table. On parlera études, politique, potins du voisinage.
On parlera du présent, parce que le passé n'est plus, et que c'est pas plus mal comme ça. Parce qu'aucun de nous ne veut rouvrir les blessures qu'on s'est acharnés à cicatriser. Parce qu'on a appris à vivre sans, et qu'on est pas sûrs de savoir survivre avec.